
Arts et métiers
en Chine au XVIIe siècle
Fabrication du papier de bambou
Shaqing 杀青. Song Yingxing, Tiangong kaiwu 天工开物, Tu Shaokui, 1637, vol. 2, chap. 13.
Description générale
Ceci est une section extraite du treizième chapitre shaqing 杀青 dans le deuxième volume. Dans ce chapitre, l’auteur présente les divers types de papier, leur utilité et leur procédé de fabrication, surtout celui du papier de bambou et du papier d’écorce. A la fin du texte, il évoque aussi la fabrication du papier en Corée et au Japon, et l’utilisation des matériaux différents dans certaines régions de l’Empire.
Espace
L’auteur n’indique pas l’endroit de la fabrication de manière explicite dans le texte, si ce n’est dans le sud du pays, mais on peut distinguer trois lieux différents selon les images.
Pour la coupe, le trempage, l’épluchage et la cuisson des bambous, on opère dans un espace extérieur. Celui-ci peut être distingué d’après l’angle des murs représentés sur le haut de la première image.
Quant aux opérations de pilonnage, de préparation de l’auge et de confection des feuilles, elles se font dans un espace intérieur. La représentation tridimensionnelle et spatiale montre des murs décorés formant un angle. La présence des pierres et des herbes laisse supposer que cet espace n’est pas complètement fermé.
Sur la troisième image, l’arbre, le rocher et les herbes sont autant d’éléments qui permettent de considérer que la dernière opération se réalise en plein air.
Pour autant, cela ne permet pas de faire une analyse poussée qui nous ferait comprendre de manière claire la position relative de ces trois lieux dans l’ensemble spatial de toute la chaîne opératoire. D’ailleurs, comme l’auteur n’a pas visualisé toutes les opérations, il est possible qu’il y ait d’autres lieux de travail.
Acteurs
La fabrication du papier de bambou a pour acteur divers ouvriers placés à différents postes. On identifie, dans les images, ceux qui coupent les tiges et trempent les bambous dans le bassin, celui qui chauffe la cuve, celui qui confectionne le papier, celui qui met les papiers en place, celui qui chauffe les murs, et ceux qui étalent les papiers sur les murs. On peut distinguer dans le texte certains autres acteurs qui ne sont pas représentés dans les illustrations, comme l’ouvrier qui bat les bambous avec un maillet pour obtenir les filaments, l’ouvrier qui rince les filaments et celui qui les pile.
Un point reste discutable : il est difficile de dire si les ouvriers sont dédiés à une seule opération, ou si certaines opérations peuvent être réalisées par les mêmes ouvriers. Le recours à l’image et au texte permet de distinguer, par exemple, des ouvriers aux habits et apparences différents. Par ailleurs, certaines opérations doivent être réalisées simultanément, comme l’étalage du papier et le chauffage, étant donné qu’il faut une chaleur constante pour sécher le papier. Au bout du compte, il existe toujours un écart entre la représentation et la réalité.
Matériaux
Le matériau utilisé pour la fabrication du papier est le bambou. Selon le texte, tous les papiers de bambou se produisent dans les parties méridionales du pays, et c’est dans la province de Fujian que cette fabrication s’exécute à la plus grande échelle. Au moment de la pousse des bambous, on choisit de préférence les bambous qui sont sur le point de donner des branches et des feuilles.
Opérations
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Coupe : Selon le texte, la première opération 斩竹consiste à abattre les bambous à mangzhong 芒种 (la saison de la formation des épis sur le calendrier agricole chinois, du 6 au 20 juin selon le calendrier grégorien). On les coupe par morceaux de cinq à sept pieds de longueur. Le dessin montre cette action par un personnage tenant une sorte de machette à une main, et un bambou de l’autre. Les feuilles du bambou sont éparpillées à ses pieds. Les faisceaux de bambou représentés au-dessus de l’homme sont détachés par un personnage situé près d’un bassin. Cela constitute l’opération suivante. L’illustration, en respectant le code spatial, nous permet donc de comprendre l’ordre temporel des opérations.
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Trempage : Une fois les tiges coupées, on les jette dans un bassin creusé dans le sol, rempli d’eau. Cette opération est marquée de 漂塘 sur l’image, et on voit la représentation d’un homme près d’un bassin, dans lequel figurent les tiges de bambous. Le texte mentionne d’ailleurs que le bassin est constamment alimenté par l’eau de ruisseaux environnants, que l’on redirige à l’aide de tuyaux de bambou, afin que le bassin ne se tarisse pas. Cette installation n’est pas représentée de façon complète sur le dessin.
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Épluchage : Selon le texte, quand les fragments de bambou ont trempé plus de cent jours, on les bat avec un maillet pour enlever l'écorce superficielle verte. Au-dessous de l’écorce se trouve des filaments qui ressemblent à ceux de la ramie.
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Ébullition : Ces filaments de bambou sont ensuite enduits de lait de chaux et chauffés dans une cuve en bois. On a coutume d’entretenir le feu pendant huit jours et huit nuits. Cette opération est marquée de 煮楻足火 (litt. chauffer la cuve en plein feu) sur le dessin. Un opérateur en train de mettre des bambous dans une chaudière qui chauffe la cuve placée au-dessus est représenté. Le texte mentionne la taille de la chaudière et de la cuve. La chaudière a un diamètre de quatre pieds et une capacité de plus de dix dan 石 d’eau (cent boisseaux). La cuve a un diamètre de plus de quatre pieds. Cette dernière est encastrée dans un mur circulaire en maçonnerie (fait de boue et de chaux), qui est également représenté sur l’image.
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Rinçage : On découvre la cuve le lendemain, on retire les filaments de bambou, et on les lave soigneusement à l’eau. Le texte précise que le fond et les parois intérieures du bassin sont garnis de planches de bois ajustées ensemble, pour empêcher que la terre molle ne se mêle à l’eau et ne la salisse. Cependant, on ne prend généralement pas cette précaution pour le papier le plus commun, plutôt grossier. Cette opération, comme l’opération suivante, est uniquement décrite par le texte, sans être représentée par l’image.
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Trempage : Les filaments de bambou, après avoir été bien lavés, sont passés dans une lessive de cendre de bois, et mis dans une chaudière. On les recouvre d'une couche de cendres de paille de riz d'un pouce d'épaisseur.
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Ébullition : On remplit ensuite la chaudière d'eau et on la fait bouillir. Quand l’eau est en ébullition, on retire les filaments et on les met dans une autre cuve de lessive de cendres.
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Répétition : Dès que l'eau de la cuve est refroidie, on la fait chauffer jusqu'à ébullition, on retire les filaments de bambou qu'on y avait remis, et on les arrose de nouveau avec une lessive de cendres. On continue le même procédé pendant dix jours.
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Pilonnage : Alors que les filaments de bambou commencent à pourrir et qu’une odeur désagréable émane d’eux, on les met dans de grands mortiers pour les piler. L’auteur note que dans les régions montagneuses, on utilise des pilons mus par la force de l’eau. Cette opération n’est pas représentée de manière explicite, mais on voit, en bas et sur la droite de l’image, un seau et un tuyau qui déverse un fluide dedans. Combiné à l’opération suivante, on peut déduire qu’il s’agit de la bouillie des filaments.
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Préparation de l’auge : D’après le texte, quand la matière a été pilée de manière à former une bouillie consistante, on la verse dans une auge en bois. La grandeur de l’auge doit être proportionnée à la forme, et la forme à la dimension du papier qu'on veut produire. On y met de l'eau qui s'élève environ à trois pouces au-dessus de la pâte, et on y ajoute une certaine substance liquide qui a pour propriété de tarir le liquide et de blanchir la pâte (ce liquide est fabriqué à partir des feuilles d'une plante qui ressemble à celles du nerium, et dont le nom est différent d’une région à une autre. Selon Stanislas Julien, il est très probable que cette substance produit du chlore[1]). Le dessin ne représente pas la préparation, mais on voit bien une auge et une forme rectangulaire sur la droite.
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Confection : L’ouvrier prend la forme des deux mains, la fait entrer dans la pâte et la retire après un temps variable, suivant l’épaisseur qu’il veut donner à la feuille de papier. Sur l’image, cette opération est annotée de 荡料入簾 (litt. collecter la matière sur la forme). Le texte décrit aussi au passage la fabrication de la forme : les formes destinées à lever les feuilles de papier sont faites au moyen de filaments de bambou. On ratisse les filaments avec soin pour les rendre minces comme des fils de soie, et l'on en fait une espèce de tissu. Ce tissu se monte sur un cadre de bois, muni de barres légères qui le traversent en long et en large. Bien que la fabrication de la forme ne soit pas représentée étant donné que c’est une opération à part, on voit clairement sur l’image les barres et les fils de la forme.
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Mise en place : Cette opération, combinée avec l’opération suivante est marquée de 覆簾压纸 (litt. faire tourner la forme et presser le papier). Au moment où la pâte liquide flotte à la surface de la forme, l'eau s'écoule par les quatre côtés du châssis et retombe dans la cuve, comme l’indique le texte. L'ouvrier retourne alors la forme et fait tomber la feuille de papier sur une grande table où l'on en entasse ainsi un millier. L’auteur met en image cette opération avec un ouvrier retournant la forme à deux mains à côté d’un tas de papiers sur une table.
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Pressage : Selon le texte, on place par-dessus une planche, et l'on entoure la table et la planche d'une longue corde que l'on serre avec un bâton. De cette manière, avec le papier vigoureusement pressé, l'eau contenue dans le papier, s'écoule et s'égoutte entièrement. On peut identifier, d’après les objets (une planche, un bâton, des cordes) présents en bas de l’image, qu’il s’agit du pressage, bien qu’il n’y ait pas de représentation de l’action.
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Séchage : Finalement, on lève les feuilles une à une à l'aide d'une pince en cuivre pour les faire sécher par la chaleur du feu. On élève avec des briques et du ciment deux murs parallèles qui forment une espèce de ruelle. Le sol de cette ruelle doit être garni de briques. A l'extrémité des murs, on allume du feu avec du bois sec. On voit la représentation d’un ouvrier auprès de l’ouverture en train de chauffer les murs de briques. La chaleur pénètre par les interstices des briques, et bientôt celles dont la ruelle est garnie en dehors deviennent complètement chaudes. On y applique les feuilles de papier humide ; on les enlève à mesure qu'elles se trouvent sèches et on les met en rames. L’auteur représente cette action par deux personnages qui étalent les papiers sur les murs. On distingue dans la main de l’homme à gauche un petit objet, soit une pince en cuivre, ou une brosse.
[1] Julien Stanislas, Champion Paul, Industries anciennes et modernes de l'empire chinois : d'après des notices traduites du chinois, Paris, 1869, p.143.
Objet fini
On obtient, après toute cette série d’opérations, des papiers dont la pâte est très fine et parfaitement blanche, qui sont utilisés pour l’écriture et l’impression.





