

Techniques et pratiques
Étude de cas :
Traité d'hippiatrie, Traité d'embouchure,
Jean de Feschal
La forme du discours
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Titre : Traité d’hippiatrie, Traité d'embouchure
Auteur : Jean de Feschal
Date d'édition : 1400-1500
Type : manuscrit
Langue : français
Source : Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits. NAF 28881
Notice du catalogue : http://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc1003014
Provenance : Bibliothèque nationale de France
Quelle est la nature du discours?
Il s’agit d’un manuscrit sur parchemin, un écrit technique et scientifique composé de deux parties, et produit entre le XVe siècle et le XVIe siècle. La première partie est un traité d’embouchures qui présente différentes illustrations de mors et explique les types de mors convenant à chaque cheval en fonction de sa nature et de son caractère. La seconde partie est un traité d’hippiatrie qui propose une description de 36 recettes pour soigner les chevaux.
Description matérielle du discours technique
Le manuscrit a été rédigé d’une seule main dans une écriture gothique bâtarde. Il est composé de 144 pages et a une épaisseur de 45 cm. L’intérieur du document se présente comme suit : on a d’abord un Sommaire (ff. 2-2v) ; ensuite, il y a une Table des légendes (ff. 7-7v) ; après, vient le Traité d'embouchure (ff. 7v-53v) ; puis, on trouve un petit bifeuillet en papier de 320 x 240 mm (just. 235 x 165 mm) entre ff. 53-54 ; et enfin, on a le Traité d'hippiatrie (ff. 55v-63). On a donc un manuscrit composé de 68 ff. au total, entièrement non foliotés excepté cette séquence (ff. 9-54) qui est numérotée de I à XLVI. On retrouve également beaucoup de Feuillets blancs répartis comme suit à l’intérieur du document : 3 (sauf paraphe f. 3v), 4, 5, 6, 18r (sauf foliotation), 21v, 23r (sauf foliotation), 48 et 49 (sauf foliotation).
A l’intérieur du document, on peut constater très fréquemment plusieurs changements d'encres.
Le rôle de l’image est essentiel. Les illustrations sont présentes uniquement dans le Traité d'embouchure (ff. 7-7v). Elles sont constituées de 160 dessins de mors faits à l'encre bistre et aquarellés en bleu gris. Elles sont systématiquement accompagnées d’une légende. Dans le bi-feuillet de papier encarté, on trouve également 4 dessins supplémentaires de mors décorés au pastel jaune et bleu. La facture de ces 4 dessins qui du reste n’avaient même pas été mentionnés dans la table des légendes est plus moderne et ne présente aucun rapport avec la série de dessins précédente. La peinture rouge a été utilisée dans un seul cas pour illustrer quelques détails d’un mors (f. 35). Certains dessins ont également été ombrés au lavis bistre (f. 9v, 12v, 14, 15v). Une réglure à l’encre rousse ou à la pointe sèche pour quelques pages de dessins et des piqûres aux f. 2, 3 et à partir du f. 54 est très clairement perceptible dans le manuscrit. La reliure en parchemin est ancienne. Sur le plat supérieur, il est écrit à l’encre « Pour les Chevaux ».
L'auteur
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Qui est-il ?
D’après le « Chartrier du Grippon », (BNF, Français 4901, f°149), document rédigé pour Jean de Feschal par Etienne de Croucy, écuyer, sénéchal, garde et gouverneur de la terre et de la seigneurie du Grippon, il aurait été placé sous la garde du roi après le décès de sa mère (23 sept. 1476), jusqu’au 12 août 1490. Cela permet de situer sa naissance entre 1465 et 1472. Il est issu d’une puissante famille de la Mayenne dont l’origine remonte à Payen de Feschal au XIIe siècle. Son père, Réné Feschal fut seigneur et baron de Poligné, de Marboué et de la Coconnière jusqu’en 1518. Le même document donne des éléments d’ascendance, confirmés pour les premiers degrés mais approximatifs au-delà.
Jean de Feschal est dit étudiant en 1501 avant qu’il succède à Jacques de Silly, son beau-père, à la charge de gouverneur de la ville de Caen en 1503 lors du décès de ce dernier. Protégé de Louis XII, il tombe en disgrâce après sa mort et est destitué le 24 juin 1516. Cependant, il demeura bourgeois juré ou échevin de Caen. Il aurait été le dissipateur d'une bonne partie des terres des Feschal.
Il est cité en 1504 dans le « Pinax Rectoriarum Cadomensis Universitatis » parmi les étudiants du diocèse du Mans de l’université de Caen, comme chevalier, seigneur temporel du Grippon et de Marboué, capitaine du château de Caen (1504-1516) et chambellan du Roi (in Revue historique et archéologique du Maine, 1881 (T9), p. 358).


Comment se présente-t-il ?
L'auteur du manuscrit, Jean de Feschal, est désigné explicitement dans le document au f. 2v par ces termes : « et fut recoeilly et fait cedit livre par messire Jehan de Feschal, chevallier ». L’auteur est également évoqué par sa devise : "Rien qui ne l'a", qui apparaît à deux reprises : au f. 1 (accompagné par le toponyme "Marboué") et au f. 8, dans un dessin (voir image 2) aquarellé qui représente ses armoiries. Le dessin est écartelé, aux un et quatre vairé et contrevairé d'argent et d'azur à la croix étroite de gueules, aux deux et trois de gueules au lion d'or armé et lampassé d'azur, à la bordure d'or. Ces armoiries sont soutenues par deux griffons, sommé d'un heaume, au cimier à la tête de taureau, posé sur un tortil, et de la gueule duquel sort un dextrorchère armé d'une épée ; accompagné d'une banderole à la dévise "Rien qui ne l'a". Il n'y a aucun doute concernant les origines de ces armoiries : elles appartiennent à la branche cadette des Feschal. La mention "Marboué" (f. 1) s'explique par une seigneurie qui a appartenu à Olivier de Feschal, bisaïeul de Jean ; il est surnommé dans plusieurs actes "Jean de Feschal dit Marboué". Celui-ci est aussi baron de Poligné, cette possession faisant clairement la distinction entre la branche cadette et la branche aînée, désignée quant à elle par la seigneurie de Thuré ; cette précision permet de ne pas confondre l'auteur de ces deux traités avec son cousin et contemporain homonyme. » (Extrait de la notice de Gallica).
Quelle est sa motivation ?
A l’époque du XVe siècle finissant, le statut réel et symbolique du cheval qui est au centre de la plupart des occupations humaines se transforme. Pour reprendre les propos de Daniel Roche, « le cheval n’est plus une simple monture utilitaire, c’est un emblème dont la beauté et les qualités doivent être mises en valeur ». L’écurie devient alors « un espace d’affirmation distinctive » et écrire sur le cheval laisse transparaître la noblesse. Il est significatif de noter que Jean de Feschal, qui transforme l’ancienne forge du château de Caen en écurie à l’époque de la Renaissance, s’identifie dans son manuscrit d’abord comme « chevalier ». De plus, il met en exergue dans son livre sa devise « Rien qui ne l’a » et aussi le nom de sa seigneurie : « Marboué ». Il choisit volontairement de mettre en avant sa fonction de chevalier et d’aristocrate. On le sait, il fut capitaine du château de Caen et aussi chambellan du roi.
Le contexte
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Cadre historique
Au Moyen Age, le désir de revendication de l’héritage des chevaliers médiévaux est très marqué chez l’aristocratie. Le traité de Jean de Feschal, il nous semble, tente de véhiculer une image du cheval symbolisant les vertus guerrières et le « vivre noblement » (Liévaux, 2005, p. 22). Le cheval devient ainsi selon les termes d’E. Münzberg, « une œuvre d’art » à cette époque du Moyen Age finissant.
Le manuscrit de Jean de Feschal a probablement été écrit lorsqu’il officiait encore au château de Caen. L’histoire du château et celle du manuscrit se trouvent donc ainsi entremêlées. On ne sait pas la date exacte d’écriture du manuscrit. Cependant, on en sait beaucoup sur l’histoire du château grâce aux livres d’histoires mais aussi grâce aux fouilles archéologiques qui y ont été menées.
Les fouilles archéologiques effectuées en 2005 dans le château de Caen ont permis de confirmer l’occupation continue du secteur entre le XIIe et le XVIe siècle. A cette époque, les installations militaires et les habitats étaient mêlés sur le site. A partir du XIIIe siècle va émerger ce qui constituera l’activité spécifique de ce secteur du château : le travail du fer. Les archéologues ont réussi à identifier et étudier trois forges successives, dont la deuxième est un édifice imposant représentant près de cinq fois la surface des deux autres ateliers. Au XVIe siècle, cette grande forge sera transformée en écurie d’apparat par le gouverneur du château Jean de Feschal. Les murs de l’ancienne forge seront alors recouverts d’enduits, dont une partie fut peinte selon un motif en quinconce, un monogramme étant intercalé avec un dessin de mors de chevaux. Cette grande bâtisse transformée en une écurie prestigieuse était en accord avec les goûts de l’ornementation du début de la Renaissance. Nous pensons que c’est probablement à cette époque que le manuscrit fut écrit.
Au milieu du XVIe siècle, en Europe, l’équitation savante est devenue un des arts majeurs, avec la publication de l’ouvrage de l’écuyer napolitain F. Grisone (original de 1550), ouvrage très tôt traduit en français et réédité à de nombreuses reprises. Les peintures du château sont contemporaines des études italiennes sur cette pratique de l’équitation savante du début du XVIe siècle.
La Technique
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Le traité d’embouchure présente différentes déclinaisons de mors en fonction des types de bouches et de la morphologie des chevaux. Les 160 dessins du traité décrivent l’action spécifique que fait le mors sur la bouche et le corps du cheval.
Ces dessins présentent donc diverses techniques pour dompter les chevaux, pour les gouverner. Ces illustrations qui sont d’une très belle facture ont été composées par messire Alain Gouron, chevalier, grand écuyer de France, bailli de Caen et beau-père de Jean de Feschal. Cela explique sans doute la raison pour laquelle certains le considèrent comme étant le vrai auteur du manuscrit ou au moins coauteur.Les fouilles archéologiques engagées dans les vestiges du château de Caen en 2005, ont permis de confirmer l’existence d’une écurie moderne autour du XVe – XVIe siècle dans le château. L’existence de forges y a également été attestée. Les dessins de mors grandeur nature retrouvés sur certaines parois lors de ces fouilles permettent donc de spéculer voire affirmer que ces mors ont probablement été reproduits et testés sur des chevaux à cette époque.
S’il y avait forge, c’est qu’il y avait aussi un ou des maréchaux-ferrants. On le sait, Jean de Feschal à cause de ses origines nobles et de sa fonction de chevalier ne pouvait pas lui-même être maréchal-ferrant. On n’ignore si une certaine forme de commercialisation de ces mors y était pratiquée à cette époque.
Le traité d’hippiatrie, seconde partie du manuscrit, décrit les maladies qui peuvent venir à un cheval et la recette appropriée pour les soins à apporter. Mais, au-delà de ces facteurs, cette partie du livre présente en réalité une somme des expériences des milieux maréchaux dans toute l’Europe d’antan. En effet, Jean de Feschal affirme avoir envoyé :
« grant escuier s’enquerir en tous les pays ou il est memore de nourrir chevaux comment on se doibt bailler l’estelon aux jumens pour avoir de beaux chevaux et comment on debvoit traiter et nourrir les poullains et chevaux de toutes aages tant joeunes que vieulx. Et fut recoeilly » (p. 8).
En somme, le traité explique comment soigner, nourrir, élever, tous types de chevaux connus de l’époque.

branche
anneau porte rêne
canon
banquet
passage langue avec jouet
anneau de montant
gourmet
N.
1
2
3
4
5
6
Image de mors
Transcription du manuscrit
A cheval qui mest la teste entre les jambes, p.38 image 2
A cheval qui transporte et engloutit les mors et court plus cours pllus d'ung costé due d'autre p.41, image 1
Pour cheval qui jecte en son sault le devant plus hault que le derrere p.24, image 1
A cheval qui a bonne bouche et tire la main p.42, image 1
A cheval peureux qui en emporte son homme p.45, image 1
Mors a la genette pour cheval qui becquete
Description / Interpretation
Mors aux branches moyennes et équipé d'une gourmette et d'un passage a langue
Double canons, passage a langue et branches moyennes
Longue gourmette, branches moyenne, double canon et un passage a langue
Branches moyennes, triples canons, courte gourmette et un passage a langue
Pome rectangulaire, absence de courmette et de passage a langue
Pome mi-circulaire mi-rectangulaire avec branches courtes et absence de gourmette
Adaptation au cheval
Au corps du cheval
A la bouche du cheval
Au corps du cheval
A la bouche du cheval
A l'espirit du cheval
A la bouche du cheval
Effet sur le cheval
Redresse le cheval
Remettre le cheval sur les deux renes
Uniformiser l'allure du cheval lors des airs rélevés
Maintenir une bonne attitude au cheval
Permet de ralentir un cheval peureux qui embarque son cavalier
Permet de contraindre l'attitude du cheval pour un cheval qui donne des coups de tete vers le bas






Les regards
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A qui ça s'adresse ? quel est l'usage ?
Il s’agit dans une première partie de reproductions déclinées en catalogue. Ces reproductions pourraient très bien témoigner d’une fonction éducative. En effet, les exercices équestres se sont considérablement développés en Europe à partir de la fin du Moyen Âge. Ces exercices constituaient déjà dans les siècles antérieurs une part importante de l’éducation des nobles. Ce manuscrit s’adresse à un public de spécialistes, de cavaliers déjà confirmés. Les mors ne sont pas décrits d’un point de vue mécanique ou d’assemblage technique mais bien en termes d’usage. La seconde partie du traité qui recense des recettes de médecine pour les chevaux va dans le même sens.
On trouve une gamme très variée de mors dans le manuscrit. On a des mors aux branches très longues, des mors rectangulaires, circulaires, en forme de X, des mors légers, etc. Ces différentes formes pourraient paraître aux yeux de l’expert d’aujourd’hui, surprenantes voire ridicules, mais à l’époque cela était certainement une nouveauté. De nos jours, grâce aux différentes avancées techniques et à l'éthologie, de nombreux changements ont été opérés dans le monde équestre. Le rapport au cheval n’est plus le même.
État de la question
Certains dessins issus du manuscrit écrit par Jean de Feschal ont été étudiés par Vincent Juhel. Il a fait une comparaison de ces dessins avec des peintures retrouvées sur les vestiges des murs du château de Caen à l’issue de fouilles archéologiques (2005).
Sur les treize mors représentés au château suffisamment complets pour être identifiés, douze peuvent être rapprochés avec certitude du manuscrit de Jean de Feschal ; le treizième ne trouve pas exactement son parallèle dans le traité d’embouchure mais peut être comparé à au moins deux dessins. Les correspondances entre le manuscrit de Jean de Feschal et les peintures conservées permettent de voir dans le décor mural la copie du manuscrit du commanditaire. Ce type de décor illustre le renouveau de l’art équestre car chaque type de mors de bride y est détaillé selon la nature du cheval, la grandeur de sa bouche, avec la mention de caractère ou du défaut à corriger. Chaque mors correspond à un type de cheval bien distinct.
Références bibliographiques
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Archives nationales (France), « Mélanges » (dossiers de clients) de l’étude XCI. MC/ET/XCI/1894- MC/ET/XCI/1950 (1209-1917), Première édition électronique, Pierrefitte-sur-Seine 2015, consulté le 27 décembre 2020. https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/IR/FRAN_IR_054111
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AULIARD Cécile, « Les maréchaux à l'époque médiévale : forgerons ou vétérinaires ? » Médiévales, n°33, 1997. Cultures et nourritures de l'occident musulman. Essais dédiés à Bernard Rosenberger, pp. 161-173, consulté le 03 janvier 2021. https://www.persee.fr/doc/medi_0751-2708_1997_num_16_33_1403.
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GUILLOT Bénédicte, Forges médiévales et écurie de la Renaissance au château de Caen, publications CRAHM, 2015.
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GUILLOT Bénédicte et BEGUIER Irène, « D’une forge imposante à une écurie de la Renaissance au château de Caen », Archéopages [En ligne], 41 | janvier 2015, mis en ligne le 01 janvier 2017, consulté le 27 décembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/979.
Regards croisés
En lien avec cette étude de cas, vous trouverez un Podcast : l'interview de Cathy Malot, monitrice d'équitation. Elle nous parlera de son rapport à la technique dans sa pratique professionnelle.