

Techniques et réligion
Étude de cas :
Tratado enciclopédico de Ifa
La technique appliquée à la liturgie religieuse offre de nombreuses possibilités pour comprendre la relation entre discours et technique. C'est un espace dans lequel les manières de faire les choses peuvent être comprises et obéissent usuellement à une stricte adhésion au matériel écrit sacré.
Dans le cas des religions afro-cubaines, le sujet est encore plus intéressant. Nous parlons de pratiques religieuses dont la seule source de conservation a été la transmission orale pendant des années. L'analphabétisme des esclaves noirs et la persécution à laquelle tout type de pratique religieuse a été soumis, ont généré au moins deux phénomènes très particuliers.
L'un, le soi-disant syncrétisme qui représente une refonte du culte des dieux du panthéon Yoruba (la religion afro-cubaine prédominante à Cuba) à travers les saints catholiques.
L'autre phénomène étonnant est constitué d’une longue tradition de transfert et de reproduction entre générations d'esclaves noirs des connaissances et des pratiques apportées par leurs ancêtres. Ce processus qui a été essentiellement bercé dans la pratique empirique et la transmission orale au moins jusqu'à la fin du XIXe siècle a radicalement transformé la culture cubaine.
L’intérêt du sujet trouve son enjeu en premier lieu, parce que tout ce qui entoure la culture afro-cubaine mérite des révisions constantes. Il faut remédier aux siècles de préjugés et de manipulation autour de la figure du nègre.
Cet intérêt s'approfondit à la lecture du livre de Marcel Bloch, Les rois thaumaturges. On peut établir une relation entre la figure du leader masculin, en tant que demi-dieu avec le don de la guérison, à la fois dans l'Europe médiévale et dans la plantation de canne à sucre. Un lien qui à première vue pourrait être considéré comme hérétique ou absurde, compte tenu de la disparité des contextes historiques et sociologiques. Néanmoins, les deux phénomènes obéissent à la même logique de légitimation du pouvoir masculin et des élites que l'on peut voir plus ou moins métamorphosées, plus ou moins masquées dans les traditions ou la culture de sociétés disparates dans leur processus évolutif.
Dans ce cadre, l’exploration des différentes techniques qui entourent les pratiques religieuses afro-cubaines est basée sur le sens originel (platonicien) du terme Art, selon lequel les techniques comprennent toutes les règles établies qui nous permettent de pouvoir gérer efficacement une activité, des procédures qui facilitent l’efficacité. Dans un sens plus large, ces techniques pourraient être analysées comme des actions liées à un environnement, à un peuple comme élément de modélisation de sa pensée, de son langage et de ses traditions.
Quelle est la nature du discours?
Le Traité encyclopédique d'Ifa est une compilation de la connaissance du système religieux d'origine Yoruba connu sous le nom de règle d'Osha ou simplement Ifa. C'est un traité qui comprend non seulement les 256 oddus (signes d'Ifa), mais aussi les patakís, les ebbos et d'autres techniques associées à la pratique de cette religion. Le document est présenté sous forme d’un livre qui comprend 16 volumes. Il existe plusieurs éditions, dont beaucoup sont été réalisées individuellement sans aucun type de soutien institutionnel. L'édition étudiée dans ce projet se trouve à la Bibliothèque du Musée de l'Afrique, à La Havane, Cuba. Elle compte plus de 2400 pages.

Oeuvre: Traité encyclopédique d'Ifá. Compilation des connaissances et pratiques de la Règle d'Osha.
Le traité comprend un ensemble de connaissances et de pratiques qui répondent à l'intention des esclaves africains amenés à Cuba de maintenir vivantes les traditions de leurs lieux d'origine. Le passage du temps a impliqué l'émergence de variantes et de transformations, l'adaptation d'anciennes méthodologies au nouveau contexte caribéen. Mais l'essence, le cœur de ces pratiques conserve son authenticité et renvoie aux sources originales. Grace à l'empirisme et à un enseignement généreux, un héritage transmis de génération en génération a été sauvé. Il s’agit donc d’un texte qui devient un réceptacle de coutumes. Si celles-ci ont peut-être disparu, leur valeur pour la spiritualité afro-cubaine les ont fait survivre pendant des siècles permettant leur collecte avec moults précisions et détails.
La forme du discours
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L'auteur
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Dans le texte soumis à l'analyse, on ne peut pas parler d'un auteur en particulier. La tradition des religions afro-cubaines repose avant tout sur la transmission orale. Ce n’est qu’avec l’accès à l’éducation de certains esclaves affranchis que ces connaissances commencent à être transférées à l’impression. Malheureusement, ce travail méticuleux n'a pas de noms définis, nous savons que c'était le travail de centaines de Noirs et de mulâtres qui ont consacré leurs efforts à sauver cet élément central de la culture africaine.

Le contexte
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Pour évoquer le cadre historique des connaissances décrites dans le traité, il est nécessaire de tenir compte d l'évolution de l'esclavage noir. En effet, cette conception religieuse et l’esclavage noir sont des phénomènes qui se produisent à l'unisson et avancent en parallèle. Depuis la première vérification de l'existence d'esclaves africains sur le territoire cubain en 1518 et jusqu'en 1886, date à laquelle l'esclavage a été aboli, il est calculé d'après l'étude et la collation de diverses sources qu'un peu plus d'un million d'esclaves africains sont arrivés à Cuba. L'esclave noir est devenu le moteur de soutien à l'industrie sucrière cubaine qui a fait de Cuba le joyau de la couronne espagnole dans les Caraïbes.
Les fondements d'Ifá viennent d'Afrique et au contact de la réalité cubaine, ils ont enrichi leurs procédures. L'exubérance du paysage cubain était un complément idéal à une religion étroitement liée à la nature. Dans leurs cérémonies et pratiques religieuses, les Noirs ont pu répondre non seulement à leurs besoins spirituels, mais ils ont également trouvé un moyen de protéger leur santé, ainsi que leur intégrité physique exposée à des abus constants.

La Technique
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La Règle d'Osha ou Ifá utilise un système oraculaire singulier et très complexe avec lequel elle définit les nuances de l'énergie de chaque individu et ses variations, en tenant compte de certains facteurs et circonstances. Elle vise à aider chaque personne à maintenir ou à atteindre l'harmonie et l'équilibre. Le mot Ifa désigne l'orisha Orunmila considéré dans le panthéon Yoruba comme l'orisha de la sagesse et des prédictions.
Contrairement à d'autres formes de divination dans la région qui utilisent des médiums ou la divination en soi, Ifa ne s'appuie pas sur les pouvoirs d’oracle d'une personne spécifique. C'est un système basé sur l'interprétation des signes interprétés par les Babalawos, une espèce de prêtres Ifa. C'est la raison pour laquelle le système oraculaire se démarque au-dessus de toutes les autres composantes de la Santeria -Osha-Ifá-, et qu’il est donc décisif pour une définition conceptuelle de cette religion.En d'autres termes, chaque individu possède une énergie (Aché) qui est unique et qui caractérise le comportement de la personne. Mais en plus, chacun de nous possède également un certain nombre d'Oshas, d'Orishas, d'Egun et de différentes radiations spirituelles associées au spirituel et au matériel. Lorsque l'un ou l'autre sous-système oraculaire est consulté, cette énergie est identifiée avec un
Oddun, une Lettre ou un Signe et à travers leur contenu se produit la prédiction que le prêtre fait à l'intéressé.
Le contenu de l'élément oraculaire -Odun, Lettre, Signe- doit être interprété par un prêtre (babalawos) qui a été consacré et a aussi la connaissance.
Cet système est considérée comme l'un des systèmes divinatoires les plus complexes au monde. Sa valeur en tant que système divinatoire ne se limite pas aux communautés Yoruba du Nigéria, elle était aussi et est importante pour la diaspora africaine dans une grande partie de l'Amérique, en particulier dans les Caraïbes et au Brésil. Ces dernières années et compte tenu de sa valeur culturelle, ce système a été considéré comme un patrimoine de l'Unesco en 2005.
C'est un modèle de divination composé de 16 figures de base dont le nombre total de combinaisons est de 256 signes connus sous le nom d'oddu Ifá. La manière d'obtenir ces signes est diverse, cela peut être en manipulant des ikines (noix de palme) qui est la forme la plus courante, ou en tirant sur les ékuele, un collier formé de huit moitiés de coques de noix de coco à surfaces concaves et convexes.
Les signes sont formés de la combinaison de tétragrammes parallèles associés à des conseils, des prédictions, des sacrifices, des chants et des offrandes destinés à assurer la bonne fortune des consultants.
D'un point de vue technique, la religion yoruba est l'une des plus complexes,il existe une très grande variété d'interprétations de un nombre important de symboles. Cette difficulté dans mon cas est augmentée par ma méconnaissance de la langue yoruba dans laquelle elle est généralement codifiée et donne le sens précis de chaque cérémonie, rite ou pratique conçus dans l'exercice religieux.J'essaierai tout de même de fournir une explication aussi détaillée que possible des éléments qui entourent notamment le processus divinatoire, véritable fondement de cette religion.
Le système oraculaire IFA est composé de 16 Oddun primaires et 256 secondaires (symboles, signes) qui sont formés à partir de la combinaison de ces 16 Oddun principaux.Ceux-ci sont appelés OddunMeyi et sont formés à partir de la combinaison de ceux appelés Omoluos. Dans le tableau suivant (figure 1) on peut voir la structure de ces OddunMeyi.

Utilisant la notion mythique d'Ifa, on nous dit que Orunmila (Dieu suprême), avant de partir pour le ciel, a annoncé qu'il enverrait certaines divinités (les Odù) sur terre pour agir en son nom, avec les mêmes principes et la même éthique qu'il professait. Ces divinités sont reconnues grâce à des représentations graphiques de marques ou de signes qui ne peuvent être interprétées que par des diseurs de bonne aventure ou des babalawos. Chaque signe a sa propre mythologie composée d'histoires, de vers, de mythes ou de fables qui nous permettent d'établir une solution spirituelle aux problèmes terrestres. Pour la pratique divinatoire, les babalawos doivent marquer les signes. Pour cela, ils s'asseyent devant une porte ou une fenêtre ouverte, toujours sur une natte de paille et face à l'est. Ils utilisent deux manières fondamentales : l'une est la divination du plateau Opon Ifà l'aide des Ikines (figures 2 et 3), l’autre se fait avec l'utilisation d'OpeleIfaou d'Ekuele (collier de graines figure 4).



Si vous utilisez le premier moyen, la divination grâce à l'utilisation du OponIfa, la poudre Iyerosun doit être répartie uniformément sur le plateau (figure 5) et l'oddun doit être marqué sur cette poudre au fur et à mesure qu'ils sont révélés. Dans ce processus, l'invocation à Ifa commence toujours par la prière mojuba. Pendant que la prière est accomplie, la diseuse de bonne aventure se servira de l'IrokeIfa (figure 6), en battant rythmiquement et légèrement sur le bord du plateau.
Ensuite, le babalawo place 16 ikines dans sa main gauche et avec sa main droite, il essaiera de saisir autant de graines que possible jusqu'à ce qu'il n'en laisse qu'une ou deux. S'il lui reste deux graines dans sa main gauche, il tracera une ligne au tableau, s'il n'y a qu'un Ikin il écrira deux lignes (figure 8). Ce processus se répétera 8 fois jusqu'à ce que l'un des 16 principaux Oddun ou l'une de ses 240 combinaisons secondaires soit composé.



Avant et après la cérémonie de divination, l'Irukere (figure 8) peut être utilisé pour sanctifié le domicile et pour réorganiser la poudre Iyerefun sur le plateau.
Des deux, cette méthode de divination est considérée comme le plus fiable. C'est la forme divinatoire élémentaire que tout initié tel que babalawo ou simple apprenti qui acquiert ses premières notions dans la religion Ifa doit connaître, puis maîtriser. Son utilisation est également recommandée si la situation de la personne qui fréquente Ifá est extrêmement grave.
Le cas de la divination avec OpeleIfa est un moyen beaucoup moins rigoureux et largement utilisé par des personnes peu savantes, qui tentent de résoudre des problèmes pas très graves. L'Opele est généralement fabriqué en bronze et entrelace huit moitiés de graines de l'arbre d'opele, Schreberaarborea (figure 9). La difficulté d'obtenir des graines d'opele en dehors de l'Afrique permet d'accepter d'autres types de graines pour leur fabrication.
Les moitiés de ces graines ont un côté concave et un côté convexe. Le côté convexe ou partie extérieure de la graine représente 0 (ou II)dans un signe Ifa et le côté convexe ou partie intérieure de la graine représente I. La chaîne de bronze qui relie la graine a un espace au milieu pour le soutenir et laisse quatre moitiés de graines d'un côté et quatre moitiés de graines de l'autre. Dans ce système, l'OpeleIfa est simplement lancée toujours avec la main droite et en fonction de la façon dont tombent les huit graines qui composent la chaîne, le signe Ifá sera marqué (figure 10).



Ifa dit, c'est l'expression qu'utilise le babalawo pour désigner le conseil que donne Orunmila à travers une divination et l'interprétation respective des signes Ifa qui y ont été révélés. L'interprétation nécessite une connaissance approfondie du traité Ifa car elle est basée sur l'analyse des histoires, des dictons et des versets des signes Ifa. L'interprétation peut changer radicalement selon que l'Oddun se révèle sous les aspects positifs d'Iré ou sous les aspects négatifs d'Osorbo.Habituellement, lors d'une consultation de divination, le babalawo révèle trois signes, le terme OddunToyale, fait référence au signe principal d'une divination. Ce signe est celui qui régit l'astral ou la voie et les recommandations qu'Orunmila nous donne en tant que divinité suprême. Ce signe représente la personne dans le moment présent et identifie ses problèmes actuels.
C'est à partir de ce signe que le babalawo extrait les différentes histoires, dictons, patakie et vers, qu'il récitera au client jusqu'à ce que ses problèmes soient identifiés et à partir de là il propose une solution possible.
En plus de ce signe principal, deux autres signes seront révélés Oddun Okuta Kula ou premier témoin et OduTomalaBelashe ou deuxième témoin.
Chacun a son importance et sa fonction au moment de l'Osode (Consultation), puisqu'ils aident les Awo à mieux interpréter le message d'Orunmila. Ces signes complètent les informations fournies par le babalawo car ils permettent une meilleure compréhension du passé de la personne à consulter et offrent une meilleure perspective de ses ascendants. Ils définissent également l'Ebbo (Sacrifice) que la personne consultée doit exécuter pour améliorer son état actuel et donner une solution au problème identifié dans le signe principal
Regards croisés
En lien avec cette étude de cas, vous trouverez un Podcast : l'interview du Père Bruno Horaist. Il nous parlera de son rapport à la technique dans sa pratique professionnelle.